LUI

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Sa paupière droite tressautait d’un agacement incontrôlable Il avait choisi cette salle de restaurant au design sobre et élégant sans âge ni caractère. La femme assise en face de lui était impeccable, comme toujours. On leur servait à peine la fine chair de crabe sur un lit de salade enrobée d’un parfum de vinaigre à la framboise, que déjà, il regrettait d’être là.

Le nez dans son assiette, il se disait qu’il l’avait pourtant connue, le corps généreux et souple, rieuse et douce …

Ils comblaient le vide en passant en revue le bulletin de santé de tous leurs amis, ils s’attardaient sur les moindres détails, faisaient des commentaires reculant le moment où le sujet serait épuisé.

La verdure, comme herbes sauvages, était fraîche et croquante, d’une amertume légèrement poivrée qui contrastait avec le crustacé aux saveurs subtiles.

Ils s’étaient mariés très jeunes, le bébé s’annonçait déjà. Il y pensait tout en l’écoutant parler de la dernière maladie de Françoise.

Il se rappel encore le soir de la naissance de Mélodie et la première fois qu’il l’a prise dans ses bras… Mélodie … Son ange, sa toute petite, son amour.

Les cailles farcies aux épinards et au foi gras étaient succulentes, mais il n’avait déjà plus faim. Il mangeait d’un air gourmand pour se donner une contenance.

Mélodie était devenue le centre de leur vie. Ils la regardaient grandir comme étonnés de sa beauté, de sa finesse et de son intelligence.

La farce avait refroidie et le vin s’était tempéré. Ce repas n’en finissait pas, il lui tardait de rejoindre leur appartement, de reprendre son journal en silence pendant qu’elle irait se coucher.

C’est peut-être bien quand Mélodie est née que tout c’est détraqué. C’est peut-être bien à cette époque qu’elle déploya toute sa rigueur et sa froideur … Cette froideur que tous prenaient pour de la vertu. 30 ans après, il ne savait toujours pas démêler cet enchevêtrement qui l’avait piégé. Parfaite … Elle était parfaite … froide et parfaite …

Les fromages arrivaient à point, il recommanda une bouteille de bordeaux. Depuis longtemps déjà, il avait pris l’habitude de manger sans faim. Sans fin. Depuis longtemps déjà, le plaisir du corps ne passait plus que par là. Il avait commencé par devenir fort, puis lourd et enfin gros. Son corps disait toute l’abstinence et la privation des mal-aimés, des pas aimés.

Très vite, elle avait pris l’habitude de le laisser faire, comme indifférente, toute occupée d’elle, convaincue d’être la victime incomprise d’un homme avide de conquêtes féminines. C’est vrai qu’elle était irréprochable. Elle menait sa vie, en ligne droite, d’une main ferme qui avait oublié les caresses.

Les îles flottantes étaient juste douces et tendres, il en prit 3 fois. Le sucre lui faisait du bien. La conversation avait pris un tour plus ennuyeux encore. Elle parlait de ses collègues et de leurs enfants. Il s’attarda un instant sur son allure de femme sans âge. Le chemisier sage, les cheveux courts et soignés, coiffés depuis des années de la même façon.

Toujours, elle lui avait tendu un miroir compatissant de supériorité. Il y voyait cet homme faible qu’il n’aimait pas. Cet homme qui avait honte de ses envies. Envies de la douceur chaude des cuisses d’une femme, de hanches pleines, de ventre tendu. Envies de bouches gourmandes, de mains curieuses. Envies de sexe et de tendresse, de peau à peau et du parfum des nuits d’amour.

Le silence avait repris sa place, lourd et inconfortable. Il ne se demandait même pas à quoi elle pouvait bien penser, il avait envie de rentrer chez eux, retrouver son fauteuil et son journal écran total.

L’addition arrivait. Quelques pas encore jusqu’au parking. Machinalement il dit « on devrait faire ça plus souvent », pour dire encore quelque chose. Elle répondit « Oui, c’était bien, n’est-ce pas »

ELLE

Le garçon n’arrêtait pas de tourner autour de leur table. Elle détestait cette présence obséquieuse derrière son dos. Ils en étaient maintenant aux traditionnelles cailles farcies aux épinards et au foi gras… Elle ne pu s’empêcher de repenser aux petits bistrots qu’ils fréquentaient avant. Avant … ça remontait à l’époque où ils avaient moins de fric, plus de copains … Ils allaient souvent « Chez Georges ». Ils y connaissaient presque tous les habitués avec qui ils partageaient une table et refaisaient inlassablement le monde. Alain prenait place sur la petite scène et grattait sa guitare … la nuit passait au chaud des rires et du vin … Elle regarda son crâne chauve et se rappela encore de la coupe « au bol » qu’elle lui faisait, assise sur le bord de la baignoire, lui sur une chaise devant …

Et voilà le fromage maintenant … La totale.

En fait, tout avait changé avec la naissance de Mélodie. Mélodie … la tendre et merveilleuse Mélodie … Mélodie et ses problèmes de santé. La physio 3x par semaine, les 20mn de manipulation après chaque biberon, les nuits blanches, la fatigue … C’est à ce moment là que la fatigue est venue, en même temps qu’il grimpait les échelons et se prenait de passion pour le vélo… Et puis, les hôpitaux, les cours de poterie, les bébés nageurs … Les week-ends à le suivre avec les sandwichs préparés la veille, les boissons énergétiques pour l’un, les couches culottes pour l’autre …

Les îles flottantes flottaient …

Elles étaient toutes belles et drôles, pendant qu’elle devenait moche et sinistre …

Depuis quand n’avaient-ils plus fait l’amour ? 3 ans ? 4 peut-être … Alors qu’il s’installait dans sa débandade, elle se surprenait a rêver de formes oblongues, comme dans la chanson de Bashung …

L’addition arrivait. Quelques pas encore jusqu’au parking. Machinalement il dit « on devrait faire ça plus souvent », pour dire encore quelque chose. Elle répondit « Oui, c’était bien, n’est-ce pas »

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