Conte de noël

Presque 5 ans déjà que je suis avec lui, que je le suis. Je déambulais ce soir là tout près de la Grand’rue. Il faisait nuit et il pleuvait. Je m’en souviens parce que j’étais abritée sous le porche d’un immeuble quand je l’ai vu sortir. Il avait un air absent, indifférent à la foule qui se pressait vers l’entrée du métro Oberkampf. Il portait une veste fripée, un bonnet de
laine enfoncé jusqu’à la lisière des cils. Il restait là, immobile sous la pluie, regardant tantôt à droite, tantôt à gauche, comme s’il n’avait pas encore décidé de la direction qu’il prendrait. Le sac de sport qu’il tenait avait l’air vide. Un moment, j’ai cru qu’il attendait quelqu’un, qu’il avait un rendez-vous.
Je l’observais … Personne ne m’attendait et cet homme m’intriguait. Il devait être mouillé jusqu’aux os depuis le temps qu’il se tenait là, mais il n’avait pas l’air de s’en préoccuper. Le temps passait … Et puis, sa grande carcasse s’est mise en branle. Il ne marchait pas, son corps n’était qu’un bloc qui se déplaçait, d’une seule pièce, à peine voûté.
Instinctivement  je l’ai suivi.
Au début,  je me tenais légèrement derrière lui, je suivais ses talons. Peu à peu,  je me suis mise à marcher à ses côtés. Au début, il semblait ne pas s’apercevoir de ma présence et puis, au bout d’un moment, il tourna la tête vers moi, sans rien dire, sans ralentir le pas. La pluie avait cessé, le sol était noir et luisant. Il marchait dans les flaques et
m’éclaboussait sans y prêter attention.
Le temps passait et vers le boulevard de la République il ralentit le pas, se mit à flâner devant les vitrines et les devantures de restaurants. Son regard ne se posait nulle part, il prenait juste la lumière comme d’autres prennent le soleil. Il avait l’air de connaître assez bien l’endroit. Arrivé devant une cour d’immeuble, il s’immobilisa un instant, puis se dirigea
vers un container à ordures. je l’ai regardé fouiller à l’intérieur, sans voir, ni comprendre ce qu’il faisait là. Je l’ai vu ouvrir son sac, y jeter, comme un voleur, les restes du resto d’à côté …  Ce matin, je repense à cette première rencontre … 5 ans déjà …  Je repense à ces journées passées à marcher … Marcher … Marcher sans but … Tout droit.  Je repense à
tous lesbancs, dans les jardins publics, au bord de la Seine les jours d’été. Je ne sais rien de lui avant. Il ne sait rien de moi. Ceux qui m’ont abandonnée m’appelaient « Laïka » comme la première chienne de l’espace. Lui, bien sûr, n’en savait rien.
Il m’a appelée « Le chien » ou « Lucien », selon le jour. Quand il s’est rendu compte que j’étais une femelle, l’habitude était déjà prise et puis, « Le chien », c’est moins chic que Laïka mais c’est plus sûr.
Je l’ai vu se coucher l’hiver, se lever l’été … J’ai vu son corps vieillir, ses dents tomber. je l’ai vu rire quand il avait chaud et boire quand il avait froid. Je l’ai vu baisser la tête pour ne pas être vu … Tourner la tête pour ne pas voir …
Cette nuit, à quelques jours de Noël, couché à même le sol mouillé, je l’ai senti trembler. J’ai fait ce que je pouvais, couchée sur lui pour le réchauffer. J’ai soufflé le chaud sur ses joues, léché sa bouche, tiré son bonnet sur ses yeux. Quand il a arrêté de trembler, j’ai su qu’il était mort, étandu sur le sol, dans cette rue où le jour va se lever.
Combien de temps faudra-t-il encore aux passants pour le voir … Pour voir … ? .