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Prochain arrêt Genève

Prochain arrêt Genève … Genève 5mn d’arrêt.

Sans ouvrir les yeux, il se dit : merde, j’ai raté Morges…

Pas plus étonné que ça. Ces derniers temps, il s’endormait partout où il se posait. Le nouvel antidépresseur l’assommait plus que tous ceux qu’il avait déjà prit avant et il avait l’impression de vivre dans du coton.

Les voyageurs commençaient à monter dans le wagon lorsqu’il s’extirpa péniblement de son siège, attrapa sa mallette et se dirigea vers la porte de sortie.

Il alluma une cigarette et suivit le mouvement de la foule.

Papiers ! Ah bon, la douane maintenant …

Il se sentait bien et commençait à trouver ça drôle, présenta ses papiers tout en continuant à avancer …

Il regarda sa montre. Plus de 2h maintenant qu’il était entré dans ce bistro de la gare du Nord. 2h à regarder autour de lui, à écouter les conversations des tables d’à côté, a se dire que s’il avait été en jeans et basquettes le contrôleur lui aurait sûrement demandé son billet. 2h a ne rien faire, à sourire bêtement de l’aventure. Il pensa qu’il lui faudrait consulter les horaires, prendre un billet de retour, téléphoner à Denise, lui dire … Lui dire quoi ? J’ai raté la sortie à Morges et je suis à Paris ? S’expliquer… Dire les effets du nouvel antidépresseur … endormi… pas entendu … pas vu … fatigué … trop bossé …

Il commençait à avoir faim et se rappela la brasserie en face de la gare où il avait mangé une choucroute au poisson lors de son dernier séjour …

Avant de monter dans la chambre il avait demandé à la réception qu’on le réveille à 6h et se dit encore une fois en s’endormant sans défaire le lit qu’il faudrait téléphoner à Denise …

Le croissant était gras, il n’avait pas changé de chemise, ni de slip, ni de chaussettes et sa barbe commençait à pousser. Il se dit que s’il téléphonait maintenant il allait se faire engueuler.

Dans sa poche, la tablette d’antidépresseur. Il en avala un avec un autre café, sorti de sa mallette son agenda, une feuille de papier et un stylo et commença à faire une liste de ce qui lui paraissait le plus urgent.

– Téléphoner à Denise.

– Prévenir le bureau, dire qu’il avait eu un malaise ou la grippe.

– Demander à parler à sa secrétaire, lui demander d’annuler les rendez-vous du jour.

– Téléphoner à Paulette avec qui il devait manger à midi – On n’a pas idée de s’appeler Paulette…

– Faire comme- ci il était au bureau et téléphoner à Dubois pour confirmer la commande de la cuisine pour la villa des Savary, et à Savary pour confirmer la livraison par Dubois.

– Téléphoner à Roger pour annuler la partie de tennis de ce soir.

Autour de lui, toutes les tables de la terrasse étaient maintenant occupées et les bavardages allaient bon train, il flottait dans l’air comme un air de vacance … En se levant, il retira sa cravate et balança sa veste sur son épaule, ramassa la liste sur la table et tout en s’éloignant la fourra dans sa poche.

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L’homme sur le banc

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Vous avez une cigarette ?
L’homme assis sur le banc venait de prononcer cette phrase sans se retourner vers moi, le regard droit devant.
Merci
Un profil d’aigle aux joues creuses. Une distinction et une élégance se dégageaient de lui, qui contrastaient avec ce que je devinais déjà de son histoire.

Le jour était blanc de soleil et le lac brillait d’étincelles criardes.

Je n’ais pas toujours été comme ça vous savez…
J’étais photographe avant …
Chaque phrase était ponctuée d’un long silence que j’écoutais sans rien dire.

J’étais photographe avant …
A Londres …
Et puis l’amour …
Vous avez déjà aimé ? …
Moi j’ais aimé …
Maintenant je n’ais plus rien…
Vous avez déjà aimé ? …
Il parlait en dedans de lui, le corps immobile et droit, encouragé par mon silence, ses lèvres laissaient passer une voix douce, un murmure à peine.

Je regardais maintenant ses chaussures. J’essayais d’imaginer ce qu’il ne dirait pas. Le chemin qu’elles avaient parcouru pour en arriver là.

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Un soir de carnaval

L’horloge indiquait 16h50. Comme chaque jour à la même heure, elle entreprit de ranger son bureau avec soin. Elle aimait que sa place de travail soit impeccable. Elle se dirigea vers le vestiaire en songeant que c’était le jour de son cours de danse. Dans son casier, la boite en plastique avec les restes de la salade qu’elle avait préparé pour le repas de midi. Chaque jour, elle faisait une pose d’1/2h pour prendre son repas sur place. Le soir, elle rentrait à pied dans le 2 pièces qu’elle avait trouvées tout près d’ici. Depuis qu’elle s’était installée dans cette petite ville de province, sa vie avait prit un rythme régulier et monotone qu’elle aimait bien. Le soir, en rentrant, elle prenait une douche, se lavait les cheveux et enfilait son pyjama. Ensuite, elle préparait le souper qu’elle prenait assise au salon en lisant les journaux avant d’allumer la télé. A 22h, elle éteignait le poste et allait se coucher. Le week-end, elle téléphonait à ses parents pour avoir des nouvelles de leur santé et s’informer des derniers potins du quartier. Elle s’était inscrite, en arrivant ici, à un cours de danse orientale, donné dans la salle de paroisse, par une jeune marocaine. Elle été allée en ville, dans un magasin qu’on lui avait indiqué, pour y acheter une tenue adéquate et avait eu bien du mal à la choisir. Elle s’était finalement décidée pour un sarouel grenat, serré aux chevilles par une rangée de perles et un boléro de la même couleur qui couvrait à peine sa poitrine. la vendeuse lui recommanda un long voile jaune transparent pour compléter sa tenue ainsi que des colliers et bracelets en métal du plus bel effet. Le résultat était surprenant, elle se trouvait belle et s’était même habituée à voir son ventre et ses hanches dénudés. Ce soir là, en rentrant chez elle, elle croisa un groupe de jeunes gens déguisés en personnages de Walt Disney. Elle reconnu sans peine, les masques de carton qu’elle avait vu dans la vitrine du bazar au bas de sa rue et se souvint que c’était carnaval. Son coeur se mit à battre un peu plus fort. Peu à peu, elle se disait « Et pourquoi pas ? » Plus elle approchait de chez elle, plus l’idée lui paraissait folle et plus elle en avait envie. Elle se mit a accélérer le pas, grimpa les 4 étages, tout en se répétant « Et pourquoi pas? »… La nuit était venue, elle se frayait maintenant un passage dans ce bistro enfumé et bruyant. Son voile s’accrochait ici et là, mais elle avançait. Les hommes sifflaient sur son passage, une main lui tendait un verre, l’autre lui prenait la hanche. Un cercle se format autour d’elle, elle avait pas mal bu déjà et se sentait légère. La musique venait l’étourdir encore un peu plus et les hommes chantaient « Aïcha » en tapant dans leurs mains. Alors, elle se mit à danser les bras écartés, le ventre en avant elle bougeait ses hanches d’un mouvement saccadé, s’approchait de l’un, faisait mine d’offrir sa bouche et repartait frôler l’autre. Pour la première fois, elle sentait le désir des hommes sur elle. pour la première fois, elle avait envie de plaire et se sentait belle… Lorsqu’elle se réveilla dans une chambre qu’elle ne connaissait pas, un homme était auprès d’elle. Elle l’observa un long moment avec tendresse, découvrait le visage fin, encore barbouillé de maquillage. Délicatement, elle souleva le drap et regarda le corps d’un homme pour la première fois.

CÔTE COEUR

Conte de noël

Presque 5 ans déjà que je suis avec lui, que je le suis. Quand je l’ai connu, il faisait nuit et il pleuvait. Je m’en souviens parce que j’étais abritée sous le porche d’un immeuble quand je l’ai vu sortir. Il avait un air absent, indifférent à la foule qui se pressait vers l’entrée du métro Oberkampf. Il portait une veste fripée, un bonnet de
laine enfoncé jusqu’à la lisière des cils. Il restait là, immobile sous la pluie, regardant tantôt à droite, tantôt à gauche, comme s’il n’avait pas encore décidé de la direction qu’il prendrait. Le sac de sport qu’il tenait avait l’air vide. Un moment, j’ai cru qu’il attendait quelqu’un, qu’il avait un rendez-vous.
Je l’observais … Personne ne m’attendait et cet homme m’intriguait. Il devait être mouillé jusqu’aux os depuis le temps qu’il se tenait là, mais il n’avait pas l’air de s’en préoccuper. Le temps passait … Et puis, sa grande carcasse s’est mise en branle. Il ne marchait pas, son corps n’était qu’un bloc qui se déplaçait, d’une seule pièce, à peine voûté.
Instinctivement  je l’ai suivi.
Au début,  je me tenais légèrement derrière lui, je suivais ses talons. Peu à peu,  je me suis mise à marcher à ses côtés. Au début, il semblait ne pas s’apercevoir de ma présence et puis, au bout d’un moment, il tourna la tête vers moi, sans rien dire, sans ralentir le pas. La pluie avait cessé, le sol était noir et luisant. Il marchait dans les flaques et
m’éclaboussait sans y prêter attention.
Le temps passait et vers le boulevard de la République il ralentit le pas, se mit à flâner devant les vitrines et les devantures de restaurants. Son regard ne se posait nulle part, il prenait juste la lumière comme d’autres prennent le soleil. Il avait l’air de connaître assez bien l’endroit. Arrivé devant une cour d’immeuble, il s’immobilisa un instant, puis se dirigea
vers un container à ordures. je l’ai regardé fouiller à l’intérieur, sans voir, ni comprendre ce qu’il faisait là. Je l’ai vu ouvrir son sac, y jeter, comme un voleur, les restes du resto d’à côté …  Ce matin, je repense à cette première rencontre … 5 ans déjà …  Je repense à ces journées passées à marcher … Marcher … Marcher sans but … Tout droit.  Je repense à
tous les bancs, dans les jardins publics, au bord de la Seine les jours d’été. Je ne sais rien de lui avant. Il ne sait rien de moi. Ceux qui m’ont abandonnée m’appelaient « Laïka » comme la première chienne de l’espace. Lui, bien sûr, n’en savait rien.
Il m’a appelée « Le chien » ou « Lucien », selon le jour. Quand il s’est rendu compte que j’étais une femelle, l’habitude était déjà prise et puis, « Le chien », c’est moins chic que Laïka mais c’est plus sûr.
Je l’ai vu se coucher l’hiver, se lever l’été … J’ai vu son corps vieillir, ses dents tomber. je l’ai vu rire quand il avait chaud et boire quand il avait froid. Je l’ai vu baisser la tête pour ne pas être vu … Tourner la tête pour ne pas voir …
Cette nuit, à quelques jours de Noël, couché à même le sol mouillé, je l’ai senti trembler. J’ai fait ce que je pouvais, couchée sur lui pour le réchauffer. J’ai soufflé le chaud sur ses joues, léché sa bouche, tiré son bonnet sur ses yeux. Quand il a arrêté de trembler, j’ai su qu’il était mort, étandu sur le sol, dans cette rue où le jour va se lever.
Combien de temps faudra-t-il encore aux passants pour le voir … Pour voir … ? .
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Mademoiselle

Quand je suis arrivée ici, Mademoiselle avait à peine 40 ans.
A la mort de ses parents, elle avait repris l’appartement de la rue de Bourg et avait passé une petite annonce pour trouver « une dame à tout faire ».
Quand je me suis présentée, elle m’a engagée tout de suite. « Vous me plaisez bien » qu’elle avait dit.
Je venais de quitter un ménage à St Sulpice et j’étais contente de venir en ville. Surtout dans les beaux quartiers.
Ça doit faire plus de 10 ans maintenant.
Chaque matin, je descends du bus place St. François et je remonte la rue de Bourg à pied.
Ça aussi c’est quelque chose qui a changé, la rue de Bourg… Depuis qu’ils ont mit un Mac do, c’est plus pareil. Si c’est pas une honte de voir ça. Avant le Mac do, y’avait que du beau monde rue de Bourg, et des belles vitrines aussi. En face de Globus, les chocolats Blondel … j’en ai mangé une fois y’a longtemps, des chocolats de chez Blondel … Dans la même rue que Mac do … Si c’est pas une honte ça …
Oui, Mademoiselle, elle avait à peine 40 ans quand je suis arrivée ici. Elle portait encore des culottes en coton dans ce temps là. C’est pas comme aujourd’hui, dentelles et tralala.
Je me rappelle, elle était chic dans ce temps là. Toujours soignée, en tailleur gris et chemisier blanc.
Quand elle rentrait de l’école, je lui servais un thé à la cuisine et elle commençait tout de suite la correction des copies de ses élèves. Ah pour ça, elle était consciencieuse Mademoiselle.
Et bien faite avec ça. J’lui disais toujours « si c’est pas un malheur, une belle fille comme vous, toujours seule ! »
Et puis un jour ; ça fait quoi déjà ? 3 ans ? un jour, en faisant la lessive, dentelles et tralala. Des culottes toutes petites avec un fil derrière, des soutiens-gorge noirs, rouges, des portes jarretelles  … Moi, j’ai rien dit, mais j’ai pensé qu’il y avait de l’homme là-dessous…
Ben, j’me suis pas trompée. Et que j’vais chez le coiffeur, et que j’vais à la gym … ça sentait pas bon tout ça. Pace’que, Mademoiselle, c’était plus de son âge de faire la jeune fille !
Elle s’est mise à fumer et à boire n’importe quoi, le matin, je débarrassais les cendriers pleins et les bouteilles vides …
Si c’est pas malheureux tout ça …
Et puis un jour ; ça fait quoi déjà ? 6 mois ? un jour, quand j’suis arrivé, j’l’ai trouvée au lit, toute barbouillée … Moi, j’ai rien dit, mais j’ai bien vu qu’elle avait pleuré Mademoiselle. Et pas qu’un peu ! Elle avait le visage tout gonflé, à peine si on voyait ses yeux.
Si c’est pas un malheur de voir ça … Depuis, elle travaillait plus, il parait qu’ils n’avaient plus besoin d’elle. Elle traînait toute la journée en robe de chambre, les slips avec la ficelle par terre … elle avalait plus rien sauf des cachés de toutes les couleurs …
Moi, j’dis rien, mais ça devait mal finir tout ça.
Aujourd’hui, on l’enterre Mademoiselle. Je lui ai remis sa culotte en coton et son tailleur gris. C’est plus convenable pour aller où elle va …